Il paraît qu’on ne peut pas choisir ses parents, sa religion ou son sexe. Et si on pouvait ? Que changerions-nous ? Serions-nous
plus heureux ? Ou resterions-nous pareils ?
Depuis mon plus jeune âge, je me demande constamment « comment auraient pu être les choses si… ». Mes parents m’auraient-ils
traitée différemment si j’avais été un garçon ? Ou bien, les garçons m’auraient-ils mieux aimée si j’avais été une blonde
aux yeux bleus ?
Et puis, il y a les jours où je me dis, pourquoi m’en faire avec tout ça ? Voilà ce que je suis : une fille vietnamienne,
de famille et de culture vietnamienne, vivant dans une société de classe moyenne dominée par les hommes de race blanche, tout
le contraire de moi.
Peut-être est-ce un réflexe conditionné ou bien le besoin d’être comme tout le monde, mais il fut un temps où, venant d’une
communauté très diversifiée, j’avais de la difficulté à me définir dans ce monde et à trouver qui j’étais. J’enviais toujours
les gens qui m’entouraient et qui étaient fiers de leur origine africaine, juive, grecque, chinoise, italienne, etc. Pourquoi
ne sentais-je pas la même fierté qu’eux ? Il y avait des jours où, très confuse, je partais dans la lune à faire mille et
une suppositions.
J’ai donc fait un retour arrière. Stéréotypes, stéréotypes, stéréotypes, stéréotypes ! Personne ne veut être stéréotypé, je
ne l’ai certainement jamais voulu. Peut-être que ça vient de mes voisins. La mère dans la trentaine, son époux sans cesse
au travail (je ne me souviens pas l’avoir jamais rencontré) et son garçon de six ans, du même âge que moi. Je dois l’admettre,
j’aimais bien être son amie car il avait des centaines de jouets. J’allais donc chez lui tout bonnement sans enlever mon manteau
ni mes bottes et jouais avec son tricycle et ses toutous. Je me suis souvent fait disputer car sa mère était une maniaque
de la propreté. Sa maison sentait pourtant drôle, comme une maison de retraités asiatiques, vous savez, cette odeur de cuisine
chinoise. Je n’aimais vraiment pas. Et il fallait qu’ils vivent à côté de nous ! Je ne voulais pas devenir comme mon voisin.
Il portait presque tout le temps ces affreux survêtements jaunes et verts affichant le logo de robots hideux. J’espère seulement
qu’aujourd’hui, il a un meilleur goût vestimentaire. Il parlait en chinois très fort à sa mère, ce qui m’énervait beaucoup,
surtout que je ne comprends rien au chinois. J’avais une certaine honte à venir d’un milieu similaire au sien. Il était vraiment
bizarre et c’est lui qui m’a fait réaliser que j’étais mal à l’aise avec mes origines.
Je semble vouloir jeter sur lui toute la responsabilité, mais ce ne sera pas le cas pour toujours. Ce que j’essaie de dire
c’est que je ne cliquais pas, je ne connectais pas avec ce milieu. Je me sentais différente. Je voulais porter la toute dernière
mode, aller au chalet la fin de semaine et avoir une mini-fourgonnette, bref faire comme mes amis blancs.
Mes parents ont bien influencé ma façon de voir le monde durant ma jeunesse. Ils ont vécu des expériences tout à fait différentes.
Mon père a quitté le pays en joignant la marine à l’âge de 19 ans et ma mère, arrivée au Nouveau-Brunswick, a dû repartir
à zéro étant donné que son diplôme en pédagogie n’était pas reconnu. Ils ont tous deux souffert beaucoup du racisme et des
difficultés liées à l’établissement dans un nouveau pays. Et trente ans plus tard, il leur arrive encore de dire : « Nous
sommes différents, nous ne sommes pas comme eux », ou encore, « Nous sommes Vietnamiens, pas Blancs ». Ils ne croyaient pas
que le monde s’était ligué contre eux, mais que comme certaines personnes n’acceptaient pas notre façon d’être, nous devions
travailler deux fois plus fort pour arriver au même résultat, c’est-à-dire réussir comme les Blancs.
Les parents ont une telle influence sur nos vies. Certains s’adaptent plus facilement à d’autres cultures et d’autres suivent
à la lettre leur religion et leur culture. Comme le fait que les femmes musulmanes doivent porter le hidjab et que les hommes
sikhs doivent porter le turban. Ces religions strictes dictent les soins médicaux et les types de relations acceptables, même
jusqu’à l’usage des tampons. Certaines valorisent encore les mariages arrangés. Nous sommes constamment tiraillés par les
pressions culturelles exercées par nos amis, notre famille et surtout par nous-mêmes. Certaines personnes sont étiquetées,
d’autres subissent la discrimination.
Au cours de l’été, j’ai travaillé dans une colonie de vacances et une campeuse m’a dit : « Je croyais que tu étais normale,
je ne savais pas que tu étais Chinoise. » Ma première réaction a été de lui répondre pour la nième fois que je n’étais pas
Chinoise ! Mais j’ai songé à ce qu’elle m’avait dit et lui ai répondu : « Qu’est-ce que tu veux dire par là, normale ? » Elle
m’a répondu : « Sais pas… »
La race veut dire tant de choses. La couleur de la peau est une de ses premières caractéristiques. L’habillement en est une
autre. Certaines personnes sont si fières de qui elles sont, de leur patrimoine. Mais pour d’autres personnes, comme moi,
il est plus difficile de s’affirmer, car on ne réalise pas que la race nous définit. Je suis Vietnamienne, pas Africaine ni
Italienne. Déjà à la maternelle, tous mes amis étaient Blancs. Je voulais tellement leur ressembler, que j’en oubliais mes
cheveux noir jais, mes yeux bruns en amande et mon teint foncé. Il y a tellement de barrières : les stéréotypes, les préjugés,
les étiquettes et les attentes. La race et la culture nous définissent en grande partie, et c’est une question qu’il faut
aborder dans le traitement de la dépression. Le racisme intériorisé peut mener à la haine de soi.
Une mauvaise communication avec un médecin, un enseignant ou surtout sa famille peut vraiment empêcher une jeune femme de
parler ouvertement de ce qu’elle vit. En tant que médecin ou membre de la famille, vous devez les rejoindre à mi-chemin. Soyez
francs. Dites-lui clairement qu’elle peut avoir confiance en vous et que vous êtes à son écoute. Notre société doit montrer
plus d’ouverture à l’égard de la différence. Nous devons voir plus de médecins de différentes origines dans les centres, les
hôpitaux et les cliniques. Les médias devraient aussi afficher la diversité culturelle. Et le fait d’être à moitié ne compte
pas pleinement ! Même les écoles devraient avoir des enseignants venant des quatre coins du monde.
Une fois qu’on comprend l’influence du racisme sur notre perception de nous-mêmes, on peut commencer à le vaincre, à en être
plus conscient et à s’accepter. Quant à moi, je n’ai jamais revu mon petit voisin ; j’ai appris à me débarrasser de mon ressentiment
envers la petite campeuse et je sais que mes parents m’aimeront toujours. Je ne veux pas laisser entendre par là que je suis
guérie et que la confiance me sort par les oreilles maintenant, mais j’y travaille. Je suis heureuse et n’ai aucuns regrets.
De nombreuses jeunes femmes vivent du racisme intériorisé. C’est un facteur contribuant à la dépression que l’on peut changer.
