Un regard réaliste sur la maladie mentale
Michel (un pseudonyme) avait passé la majeure partie de ses vingt-six ans dans un hôpital psychiatrique où, après un diagnostic,
il avait été traité pour un trouble bipolaire. Les choses ne s'étaient pas améliorées au début de l'année suivante. Il a perdu
son entreprise, son épouse et sa famille gardaient leurs distances et ses amis avaient presque tous disparu. Comme la vie
avait changé et continuait de changer pour cet entrepreneur jadis si dynamique et prospère!
Avant d'être hospitalisé, Michel tempérait ses sautes d'humeur par l'alcool ; après son hospitalisation, il les tempérait
en prenant du lithium. Avant son hospitalisation, les copains avec lesquels il buvait faisaient office de " thérapeutes "
; après, des psychiatres et des infirmières dévoués ont joué ce rôle. Lorsqu'il a repris les choses en main, Michel s'est
rendu compte que son hospitalisation ne marquait pas la fin de sa vie.
Les choses n'ont pas toujours été faciles. Son mariage et bon nombre de ses amitiés se sont éteints. Michel a trouvé de nouveaux
appuis, particulièrement auprès de personnes ayant, elles aussi, été touchées par une maladie mentale. Il s'est mis à parler
de l'expérience qu'il a vécue, ce qui a débouché sur la création d'un programme d'entraide formé de personnes chez qui on
venait de diagnostiquer un trouble bipolaire. C'est l'une des nombreuses initiatives que Michel a lancées pour soutenir les
personnes ayant fait un cheminement semblable au sien.
Tout cela s'est passé il y a près de 25 ans. Depuis, Michel s'est remarié, a eu deux enfants extraordinaires et a connu beaucoup
de succès en tant qu'homme d'affaires et que bénévole. L'amour, la famille, le soutien dont il a bénéficié sur le plan social
et l'aide de la collectivité ont permis à Michel de ne plus jamais être hospitalisé.
Tout comme le cancer n'est plus une peine de mort, un diagnostic de maladie mentale n'est plus une peine qu'il faut purger
à perpétuité.
L'histoire de Michel confirme les résultats de diverses recherches : une aide accordée dès le début se traduit par de meilleurs
résultats ; et le soutien accordé par les amis, la famille et les collègues améliorent les possibilités d'emploi. Sur le plan
économique, les cas non détectés et non traités de maladie mentale coûtent plus de 14 milliards de dollars par année au Canada.
Ce montant ne comprend pas les coûts que le système de santé prend en charge. Et, comme le révèle ce coup d'œil rapide sur
la vie de Michel, il ne comprend certainement pas le coût humain que doivent payer les personnes et les familles dont la vie
a été bouleversée.
L'histoire de Michel est importante pour une autre raison. Pour la plupart des gens, le cheminement de cet homme va à l'encontre
des stéréotypes concernant les personnes ayant une maladie mentale. Malheureusement, plusieurs croient, à tort, que la plupart
des personnes ayant une maladie mentale sont responsables de leur situation, choisissent de vivre dans la rue et peuvent difficilement
fonctionner dans la société. Les médias renforcent souvent cette perception. La réalité est tout autre.
La dépression, la schizophrénie et le trouble bipolaire, qu'un grand nombre de personnes considèrent, sans distinction, comme
des maladies mentales, sont des maladies graves, au même titre que la sclérose en plaques et le diabète. Les personnes ayant
une maladie mentale ne sont pas seulement " tristes " et leur comportement ne s'explique pas uniquement par le fait qu'elles
" filent un mauvais coton ". Elles souffrent d'un trouble physiologique - un déséquilibre chimique du cerveau - tout comme
les diabétiques, dont l'organisme ne produit pas assez d'insuline.
Donc, puisque Michel souffre véritablement d'une maladie, pourquoi son histoire est-elle anonyme ? Pourquoi cet homme qui
a réussi dans la vie sent-il le besoin de taire son identité alors que, s'il avait souffert du cancer, on aurait admiré son
courage face aux réalités du traitement ?
En 1999, le Surgeon General des États-Unis a déclaré que des préjugés puissants et omniprésents font en sorte que bien des
gens ne reconnaissent pas avoir un problème de santé mentale et sont encore moins enclins à le révéler à autrui. Malheureusement,
la situation n'a pas changé en 2004.
Ces préjugés sont l'obstacle le plus important qui empêche les gens de se faire traiter. En effet, les deux tiers des personnes
qui ont besoin de traitement pour une maladie mentale ne cherchent pas à obtenir de l'aide. Elles ne reconnaissent pas les
symptômes ou craignent d'être victimes des préjugés associés à leur maladie et à son traitement.
Au XXIe siècle, nous nous émerveillons des progrès que nous avons réalisés en tant que société. Nous avons des téléphones
qui prennent des photographies et il est possible de transférer le contenu du disque dur d'un ordinateur à un dispositif de
stockage de la taille d'un bâtonnet. Mais en ce qui concerne les personnes ayant une maladie mentale, la société adopte une
attitude et des comportements qui remontent à un passé lointain.
En tant qu'intervenants dans le domaine de la santé mentale, nous espérons que les attitudes reflèteront la réalité en 2005.
Nous savons que le défi qu'il faut relever ne consiste pas seulement à amener les gens à être plus compréhensifs à l'égard
des personnes aux prises avec une maladie mentale, mais aussi à aider les gens à reconnaître et à admettre leurs propres problèmes
de santé mentale et ceux de leur famille, de leurs amis et de leurs collègues. Plus on acceptera un diagnostic de maladie
mentale au même titre qu'un diagnostic de diabète ou de maladie du cœur, plus on obtiendra des résultats positifs sur le plan
humain, social, économique et de la santé.
Prenez le temps de vous informer des signes et des symptômes de la maladie mentale en consultant le site www.camh.net. Vous y trouverez des renseignements qui pourraient vous surprendre ou vous être utiles, à vous ou à un être cher.
Michel est un homme inspirant qui a travaillé d'arrache-pied pendant de nombreuses années pour pouvoir vivre pleinement sa
vie après son diagnostic. Il mérite notre appui et notre admiration. En cette période des fêtes, pendant que nous planifions
la prochaine année, espérons que Michel se sentira libre de raconter fièrement son histoire l'an prochain sans craindre d'utiliser
son vrai nom.
Rena Scheffer, directrice des Services d'éducation et d'information du public
Christa Haanstra, directrice des affaires publiques
Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH)