Chapitre 2 - Tout ce que vous voulez savoir sur la méthadone
Traitement de maintien à la méthadone : Manuel du client
Dans ce chapitre :

Le terme « opiacé » regroupe à la fois les drogues fabriquées à partir du pavot, comme l’opium, la morphine et la codéine,
et les autres drogues de même origine, mais qui ont été chimiquement transformées, comme l’héroïne. Le terme « opioïde » est
générique : il désigne tous les opiacés, et également toutes les autres drogues qui ont des effets semblables à ceux de la
morphine, mais qui ne viennent pas du pavot et qui sont fabriquées en laboratoire par des chimistes : méthadone, Demerol,
OxyContin, Percocet, Dilaudid, etc.
Les endorphines
Notre corps produit ses propres opioïdes : les endorphines. Ce sont nos analgésiques naturels.
Le cerveau humain contient des « récepteurs de la douleur » qui nous signalent la douleur dans le corps. Par exemple, si on
vous marche sur les pieds, vos récepteurs seront activés et vous allez crier « aïe ! ».
Au début, la douleur est très vive, mais quelques secondes plus tard, en même temps que celui qui vous a marché sur les pieds
vous présente ses excuses, vous avez déjà moins mal. En même temps que vos récepteurs de douleur vous font ressentir la douleur,
ils ont activé vos endorphines pour la soulager. Ces endorphines « inondent » vos récepteurs de douleur… quelques instants
plus tard, la douleur au pied a plus ou moins disparu.
Les endorphines peuvent également avoir un effet positif sur vos humeurs et sur la façon dont vous réagissez au stress. Les
exercices physiques sont un excellent moyen de libérer vos endorphines. Regardez de près ces joggers qui font le tour du parc
par tous les temps, le corps trempé de sueur, le sourire aux lèvres. Ce sont de véritables « accros » du jogging.
Les opioïdes
Que se passe-t-il quand vous vous cassez un bras ? Votre corps ne produit pas assez d’endorphines pour supprimer toute la
douleur que vous éprouvez. À l’intérieur de votre cerveau, beaucoup de vos récepteurs de douleur sont encore vides, et réclament
à tue-tête de recevoir un analgésique.
Dans ce genre de situation — heureusement pour vous — les opioïdes peuvent remplir les récepteurs de douleur, comme le font
les endorphines. La puissance et le dosage des opioïdes peuvent aussi être adaptés à l’intensité de la douleur. Même si vous
vous tordez de douleur en arrivant à l’hôpital, dès que le médecin vous fait une piqûre de morphine, vous allez vous sentir
mieux et relativement calme pendant qu’il vous plâtre le bras. Avant de rentrer chez vous, le médecin vous prescrira des comprimés
de codéine, pour calmer vos douleurs, en attendant que votre bras guérisse.
Pour la plupart des gens, cette situation est l’une des rares fois où ils prendront des opioïdes. Dès que leur bras va mieux
et que la douleur devient supportable, ils cessent de prendre de la codéine sans plus y penser.
Mais que se passe-t-il quand la douleur persiste ? Quand le soulagement est obtenu seulement avec des opioïdes ? On est forcément
tenté d’en prendre, et comme ils procurent une sensation agréable, on en reprend. Au bout d’un certain temps, si leur effet
est moindre, on augmente la dose ou bien on essaie un opioïde plus puissant. On s’imagine être capable d’arrêter quand on
veut, mais à la première tentative, on se sent si mal qu’on devient obsédé par l’envie d’en reprendre. Dès lors, on passe
tout son temps et toute son énergie à obtenir ces drogues. Le corps s’y est accoutumé et on ne peut plus s’en passer.
C’est seulement un exemple parmi tant d’autres du début de la dépendance. Il y a des gens qui le font pour s’amuser, qui cherchent
de nouvelles expériences qui leur donneront du plaisir à chaque fois, pour l’instant du moins. D’autres cherchent à échapper
au cercle vicieux de la pauvreté, des problèmes et de la déprime. Certains sont attirés par le côté insouciant de la drogue
et veulent être « cool ».
Une fois plongé dans ce cercle vicieux, vous allez continuer pendant longtemps, en sachant bien que c’est dangereux, que les
plaisirs de la drogue sont de courte durée et artificiels. Vous savez aussi que la drogue vous coupe de votre entourage et
des choses qui vous sont importantes. Vous serez peut-être capable d’arrêter seul. Peut-être aussi le soutien d’un service
de counseling ou d’une thérapie de groupe vous donneront la force d’arrêter. Peut-être aussi ferez-vous un pas en avant et
deux pas en arrière. Votre état de santé, votre foyer, votre argent et vos relations peuvent sombrer dans un chaos total.
Ce qu’il vous faut, c’est l’occasion de mettre de côté votre lutte contre la dépendance et de prendre le temps de réfléchir.
C’est justement dans ces moments que le traitement à la méthadone est efficace.
« Il faut du temps pour parvenir au bon dosage, pour apprendre à gérer son corps, et alors tout rentre dans l’ordre. Il faut
être motivé, pas question de rester assis à ne rien faire et d’attendre que la méthadone agisse à votre place. Si vous êtes
résolu à vous en tirer, il faut saisir cette occasion. » — Amir, 35 ans, sous méthadone depuis un an.
La méthadone est un opioïde à action prolongée. Elle remplit les mêmes récepteurs du cerveau que les autres opioïdes et que
vos propres endorphines. Elle est utilisée comme analgésique, mais est plus connue pour son rôle stabilisant chez les toxicomanes.
Dans un TMM, la méthadone remplace les opioïdes que vous avez consommés jusqu’alors. Lorsqu’elle est avalée, la méthadone
ne donne pas de « rush », elle supprime votre désir irrésistible de prendre de la drogue et empêche l’effet de manque pendant
24 à 36 heures. Une fois le dosage de méthadone stabilisé, vous vous sentirez « normal » et vous serez capable de vous concentrer
sur les autres aspects de votre vie.
Prendre de la drogue lors du TMM est à la fois inutile et dangereux. La méthadone, un opioïde, bloque les effets des autres
opioïdes et vous empêchera de ressentir un « rush ». Le danger est que, sans « rush », vous serez peut-être tenté d’augmenter
vos doses de drogue, risquant ainsi la surdose. (Pour plus de détails sur la méthadone et les drogues, voir chapitre 5).
« Traité à la méthadone, je n’avais plus ce désir irrésistible de prendre de la drogue, tandis que lorsque j’avais tenté l’abstinence,
je ne pouvais pas résister... Depuis que je suis sous TMM, je peux compter sur les doigts d’une main le nombre de fois où
j’ai pris de la drogue. C’était surtout au début, pendant les six premiers mois, quand j’étais encore très vulnérable. J’ai
pu recoller les morceaux petit à petit, ça n’a pas été rapide, mais je commence à m’en sortir. » — Marco, sous méthadone depuis
15 mois.
La méthadone a été découverte en Allemagne avant la Deuxième Guerre mondiale. Quand l’approvisionnement en morphine a été
coupé par les troupes alliées, l’Allemagne a été obligée de fabriquer des analgésiques à la méthadone. Après la guerre, les
Américains ont découvert la formule de la méthadone et les industries pharmaceutiques se sont mises à en produire.
Depuis, le rôle principal de la méthadone n’a pas changé : aider le processus de sevrage.
Le potentiel de la méthadone comme traitement de maintien pour usagers de drogues a été découvert à New York pendant les années
soixante, par les Drs Marie Nyswander et Vincent P. Dole, qui étudiaient deux criminels toxicomanes. Les chercheurs voulaient
prouver qu’à partir du moment où leurs clients recevaient assez de drogue pour satisfaire leurs besoins compulsifs et ne plus
ressentir les effets du sevrage, ils ne commettraient plus de crimes et s’intéresseraient à autre chose.
Les médecins ont donc donné des doses fréquentes de morphine aux deux clients. Résultat : ils ont effectivement perdu tout
intérêt pour les activités criminelles ou pour les autres drogues. Toutefois, à part la télévision, ils ne s’intéressaient
plus à rien d’autre et passaient leur journée allongés sur le divan, à dormir ou à demander leur prochaine injection.
Nyswander et Dole pensaient avoir échoué. Ils ont utilisé la méthadone afin de diminuer progressivement les doses de morphine
et sevrer leurs clients. Et là, surprise ! Les clients, tout à coup éveillés, ont perdu leur intérêt pour la drogue et ont
commencé à parler d’autre chose : l’un a demandé de la peinture pour se remettre à son hobby, l’art ; l’autre a voulu reprendre
des études. C’était exactement le résultat souhaité par les deux médecins ! Un bon dosage de méthadone rendait leurs clients
équilibrés, lucides et prêts à mener une vie normale.
« ... Vous ne pouvez pas demander à des toxicomanes de penser à leur avenir professionnel et d’être raisonnables, tant que
leur préoccupation majeure est d’obtenir de la drogue. Quand un toxicomane n’a plus l’obsession de se trouver de la drogue,
il peut penser à autre chose. À ce moment-là, le mot « rétablissement » a du sens. » — Dre Marie Nyswander*, co-fondatrice
du traitement de maintien à la méthadone.
En 1996, l’Ontario comptait 650 clients suivant un traitement de maintien à la méthadone. Onze ans plus tard, ils étaient
plus de 17 000. Cette augmentation spectaculaire n’est pas le résultat d’une augmentation de l’usage d’opioïdes en Ontario,
mais bien d’un changement de politique des services de santé publique de la province. La tendance actuelle est de réduire
autant que possible les ravages de la drogue — l’approche de « réduction de méfaits ». Le premier pas dans cette direction
a été la création de programmes d’échange de seringues dans les communautés pour empêcher que le VIH et les autres maladies
infectieuses se répandent.
Le TMM est disponible depuis longtemps en Ontario mais très peu de médecins étaient autorisés à donner ce traitement et il
existait peu de cliniques spécialisées capables de l’offrir. Les candidats les plus aptes à un traitement à la méthadone et
qui voulaient en finir avec la drogue devaient attendre des années avant de commencer le traitement. À cause de ces délais,
les usagers de drogues attrapaient des maladies mortelles causées par des seringues contaminées et mouraient de surdose en
grand nombre.
Pour résoudre ce problème, la province a changé les règlements concernant la prescription de méthadone par un médecin qualifié.
Les médecins et pharmaciens ont reçu de nouvelles directives de traitement des clients ayant une dépendance aux opioïdes.
Dans la plupart des cas, c’est désormais le médecin de famille qui prescrit ce traitement à ses patients, et le pharmacien
de quartier qui fournit les doses requises.
Grâce à cet accès plus facile au traitement de maintien à la méthadone, de plus en plus d’usagers de drogues ontariens abandonnent
des drogues opioïdes telles que l’héroïne et l’OxyContin et reprennent leur vie en main.
« Depuis que j’ai commencé avec la méthadone, je suis devenu un bon mari et père, et un honnête contribuable. J’ai trouvé
ma vocation et je me suis libéré de l’écrasant fardeau physique et mental d’être obligé de consommer des opiacés illicites.
Les neuf mois que j’ai dû attendre pour être traité à la méthadone ont été un supplice, un vrai supplice. Je prenais de la
drogue sans plaisir. Il fallait absolument que ça change... » — Jeff, 42 ans, sous méthadone depuis six ans.

*Extrait de Nat Hentoff, A Doctor Among the Addicts, Rand McNally, 1968

Traitement de maintien à la méthadone : Manuel du client
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